JASON MOLINA (1973 – 2013)

JM

What the horizon only tells to us ghosts / is that when it’s quiet in our hearts / we become the diesel / we become the smoke / we become the prairie / we become the spark / and the only song coming in on the radio.

Magnolia Electric Co. – Map Of The Falling Sky (sur l’album Josephine, 2009)

 

J’ai écouté la musique de Jason Molina à doses indécentes, une quasi obsession à certaines époques. J’ai cru la connaître intimement, persuadé d’avoir la clé de son œuvre. Je l’ai aussi totalement mésinterprétée quelquefois, voyant du laid là où il fallait peut-être encenser une forme de beauté particulière. L’inverse aussi…

Je ne comprends toujours pas comment un type qui semblait si ordinaire a pu faire une musique si extraordinaire. Will Oldham, Bill Callahan ou d’autres, ont une aura, un charisme trouble ; Jason Molina n’avait que sa banalité à offrir en armure. C’était une espèce de bourrin aimable ou de poète pouilleux, un musicien qui tournait dans le monde entier, mais qui restait fondamentalement un mec de Lorain, Ohio (la Steel City, la “ville de l’acier”) avec tout ce que ces origines impliquent. Sa musique, sous son nom, celui de Songs: Ohia ou de Magnolia Electric Co. incarnait différents rocks américains, ceux qu’on aime plus que de raison et ceux qui irritent un supposé bon goût.

L’artiste m’a déçu quelquefois. Non pas en raison d’albums bâclés ou indignes, d’un talent gâché ou d’une propension au dilettantisme, mais simplement parce que je n’ai pas su parfois comprendre ce qui chez lui différenciait l’artiste esthète du péquenot, le folkwriter touchant du redneck qui truffe ses paroles de références absconses au baseball… J’ai trouvé des circonstances excusables à certains de ses rocks enflés, j’ai pardonné des enregistrements précipités comme j’ai tenu (et je tiens toujours) en plus hautes estimes quelques-uns de ses disques. Ceux de Songs: Ohia en particulier.

Mi Sei Apparso Come Un Fantasma d’abord, un album presque pirate, un live, enregistré en septembre 2000 dans un bâtiment moyenâgeux de Modène devant une assemblée visiblement peu fournie, une sorte de concert de vacances. Il n’y a que huit morceaux sur le disque, trois ont des titres et cinq sont sobrement “Untitled”. C’était Jason Molina au sommet de son talent brut, délicat et puissant, sans traits forcés. C’était sa musique telle qu’elle me touche le plus, humble et magnifique…

The Lioness aussi, album enregistré à Glasgow et d’accointances brillantes et prémonitoires (Alasdair Roberts, Aidan Moffat et David Gow jouent sur le disque, bien avant que leurs carrières respectives ne prennent de l’envergure) et qui contient quelques-unes de ses plus belles chansons : “Tigress”, “Being In Love”, “Nervous Bride” ou “Coxcomb Red”.

Ghost Tropic, disque essentiel enfin, où les chansons de Jason Molina s’étalaient, où les rythmes étaient lents, les mouvements parcimonieux et où l’on pouvait presque deviner les notes à l’avance.

J’ai eu moins d’affinités avec les disques de Magnolia Electric Co., plus produits, plus carrés, plus costauds… Mais je retrouvais dans chaque album de quoi satisfaire mes nostalgies : des passages mélancoliques, du folk triste, des morceaux ralentis à la beauté noire, un spleen singulier… Et sur Josephine, “Map Of The Falling Sky”, une de ses plus belles chansons assurément, intense dans ses percussions martiales, fervente dans le chant tremblant et magnifique dans ses textes.

Etrangement, la mort de Jason Molina me touche moins que celle de Vic Chesnutt et me touchera sûrement moins que celle de Will Oldham. C’est sûrement parce que, contrairement à ces derniers, je ne l’ai jamais rencontré. Je l’ai vu deux fois en concert et j’avais été un peu déçu à chaque fois : trop désinvolte en solo, trop “guindé” en groupe. Mais je n’ai jamais pu compenser ces déceptions relatives par un entretien, un moment privilégié, un échange. Je n’ai eu de rencontre qu’avec sa musique.

Je réaliserai bientôt que c’était l’essentiel finalement et j’écouterai très certainement ses disques à doses encore plus indécentes. Comme ce soir, comme hier, comme demain…

Comme dans dix, vingt ou trente ans…

 

 

March 19, 2013

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