DEPECHE MODE à Tallinn (Estonie) au Lauluväljak (28 août 2001)

Jusqu’il y a peu, L’Estonie n’était qu’un nom étrange, qu’on trouvait parfois dans les “exotiques” collections de timbres de nos grands-pères. Au fil des siècles, envahis par les Suédois, les Allemands, les Polonais, les Danois ou les Russes, les Estoniens n’ont eu le droit qu’à vingt petites années d’indépendance entre les deux guerres mondiales, avant les événements de 1991 et la chute de l’URSS. Les médias avaient alors accordé un peu d’attention pour ces trois pays baltes (avec la Lettonie et la Lituanie) qui venaient de s’émanciper du pouvoir soviétique pour se tourner aussitôt vers l’Ouest.
Depuis, on n’en entendait plus beaucoup parler. Dans une relative indifférence, Tallinn voyait sa magnifique vieille ville classée au patrimoine de l’UNESCO et l’Estonie préparait avec application sa future intégration à l’OTAN et dans l’Union Européenne. C’est d’une façon originale (mais pas si surprenante que cela) que Tallinn devrait faire parler d’elle en mai prochain. Les représentants estoniens ayant remporté le Concours Eurovision de la Chanson 2001, c’est dans cette ville que se tiendra le prochain concours, occasion rêvée de faire connaître à l’Europe entière cette magnifique capitale de poche. Car les Estoniens et la chanson, c’est une très longue histoire : les chorales se comptent par milliers, certaines sont professionnelles et les festivals de chants sont des événements qui rassemblent des dizaines de spectateurs. C’est en entonnant des chants nationalistes dans le milieu des années 80 lors de tels rassemblements que les Estoniens ont marqué les premiers signes de défiance vis-à-vis du pouvoir soviétique. Depuis l’indépendance, le festival de chorales organisé tous les trois ans à Tallinn attire à chaque fois jusqu’à trente mille chanteurs pour un demi-million de spectateurs, entassés dans le Lauluväljak, immense amphithéâtre de plein air dont la scène est surmontée d’un dôme gigantesque.

C’est dans cette ville et dans ce lieu exceptionnel que Depeche Mode a choisi de démarrer sa nouvelle tournée européenne et c’est un événement colossal dans le pays (on trouve des affiches dans tous les villages du pays). Choix a priori original de débuter par les capitales des trois pays baltes (Tallinn, Riga puis Vilnius), mais pas illogique lorsqu’on voit l’engouement que le groupe suscite et le bon souvenir qu’il garde de son premier et unique passage en Estonie trois ans auparavant (à Tartu, la capitale étudiante, dans le sud-est du pays). Malgré un démenti de l’attachée de presse du groupe, ce n’est pas parce que le fan-club Estonien du groupe est l’un des plus actif qui soit et que Tallinn peut s’enorgueillir de posséder le seul Depeche Mode “Baar” au monde, que la ville a été choisie … On croira donc au hasard bienheureux !

On était prévenu : à chaque fois qu’un concert est organisé au Lauluväljak, il pleut ! Elton John y a eu le droit quelques semaines auparavant et les autres visiteurs de marque choisissent généralement de venir en automne pour être sûr de jouer à l’intérieur. Pourtant, privilège rare, la pluie (ou plutôt un petit crachin bien froid) s’arrêtera quelques minutes avant le début du concert. Pour éviter de noyer les 18000 spectateurs dans l’amphithéâtre de 300 000 places, on a préféré inverser les rôles et mettre la scène de Depeche Mode face à la scène habituelle et le public à la place normalement réservée aux artistes. Le groupe jouera donc face à une sorte de “mur humain” protégé par une arche de près de 80 mètres de haut, perspective impressionnante, s’il en est. Le groupe qui assurera la première partie restera un mystère : pas bien entendu (apparemment ils jouaient très bas) et pas vu (pour cause de causette au stand du fan-club et de prise de consignes pour les photographies du concert).

Depeche Mode ne fait pas attendre ses fans bien longtemps, la nuit est à peine tombée que toutes les lumières s’éteignent et qu’Andrew Fletcher et Martin Gore montent sur scène. Tout de blanc vêtu, avec des strass sur l’épaule, ce dernier entame une longue introduction à la guitare acoustique : on commencera, ravi, par le joli riff de Dream On. Las, ce n’est qu’une fausse alerte : David Gahan, classiquement vêtu d’un costume noir à fines rayures blanches porté sur un débardeur noir entre en scène et lance les deux premiers morceaux extraits du dernier album “Exciter”, The Dead Of Night et The Sweetest Condition. Le décor est presque nu, les lumières sobres pour le moment et Andrew Fletcher, à son habitude, ne fait que lancer ses parties de synthé au début des morceaux et applaudir ses camarades le reste du temps, laissant bizarrement un deuxième claviériste œuvrer visiblement nettement plus que lui. Halo pour continuer et les choses sérieuses arrivent avec Walking In My Shoes. Les lumières commencent à former des arabesques, à s’entremêler, à changer de ton, les chansons sont plus habitées et dans ce contexte, Dream On, avec Gahan magnifiquement suppléé par deux choristes devient un pur moment de ravissement. L’ambiance reste apaisée avec When The Body Speaks et Waiting For The Night et, dans un prolongement logique de cette atmosphère un peu féerique, c’est David Gahan qui sort de scène, laissant Martin Gore prendre le micro pour un premier intermède acoustique. Pendant un bref moment, bercé par son chant envoûtant sur Surrender et Breathe, on se prend à imaginer que Depeche Mode pourrait n’être que son œuvre … Le retour de Gahan sur le somptueux Freelove (sûrement la plus belle balade qu’ait écrite le groupe) remet les pendules à l’heure : Depeche Mode n’existe que parce que l’alchimie entre le “gentil” Gore et le “méchant” Gahan fonctionne aussi bien. L’un est habillé en ange, l’autre en démon, la scène se pare de milliers de lumières roses, les deux unissent leur voix et finissent a cappella : c’était le moment le plus magique du concert !
La déferlante peut maintenant commencer : en une longue et dansante demi-heure s’enchaînent Enjoy The Silence, I Feel You, In Your Room, It’s No Good et I Feel Loved, prétextes à des mouvements de foule, des cris hystériques et une satisfaction croissante des spectateurs. Le public estonien n’est pas vraiment différent du public européen, les fans de Depeche Mode ici aussi s’habillent tout en noir et connaissent les paroles par cœur, ils ont simplement un petit accent bizarre lorsqu’ils hurlent “Dipich Mud” ! Un dernier Personnal Jesus pour éblouir les yeux et les oreilles, et le groupe sort de scène.

Le rappel verra d’abord Martin Gore interpréter deux nouvelles chansons en formation acoustique, Home et Clean, Gahan restant de nouveau à l’abri derrière la scène. Pour clore le concert, le groupe fera ses deux seules concessions, mais de taille, aux années 80. C’est d’abord Black Celebration qui ravit les nostalgiques, avant qu’une version très sauvage et presque noisy de Never Let Me Down Again ne sonne le glas des espoirs d’un deuxième rappel. Les lumières se rallument, le Lauluväljak se vide, on rejoint doucement le centre-ville et on profite de sa condition d’ “envoyé spécial de Presto! à Tallinn pour couvrir le début de la tournée européenne” pour se glisser à l’after-show du groupe et descendre quelques verres de vodkas estoniennes en compagnie de Martin Gore ! C’étaient les vacances après tout …

PS: Le très actif fan-club estonien de Depeche Mode a eu la riche et surprenante idée de sortir récemment une compilation “No Hidden Catch – Eesti Depeche Mode tribuut” (ce qui veut vraisemblablement dire : Hommage Estonien à Depeche Mode). Selon les responsables, c’est le meilleur hommage jamais rendu à DM … On n’ira peut-être pas jusque là, mais on reste épaté devant la qualité du projet, des enregistrements d’excellentes factures et la pertinence des choix. La scène estonienne a beaucoup à offrir et Depeche Mode se refait visiter à toutes les sauces (même celles auxquelles on n’aurait jamais pensé) : du noisy-rock de Claire’s Birthday sur un “I Yeel You” rageur, au popisant “Strangelove” de Dallas en passant par du jazz, un “Everything Counts” funky et quelques idées saugrenues comme celles de reprendre “Master And Servants” et “Personal Jesus” par des piliers locaux de la scène grind-core (respectivement Ignorabimus et Zorg). Avec ça vous faites un malheur dans les soirées à thèmes “reprises-inimaginables-et-disques-impossibles”! Plus d’informations sur le www.depechemode.ee/tribute

November 29, 2005

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