
Avec le temps et l’expérience, on prête progressivement moins d’importance aux apparences, apprenant qu’il faut se méfier tout autant des habits des moines que des fripes victoriennes des jeunes filles en fleur…
Cliché évidemment pratique, Sheeduz est trio féminin aux fins cheveux longs et poses d’anges, faiseuses d’atmosphères éthérés aux apprêts de sirènes. Et à l’instar de ces dernières, c’est musique en ruse aisée pour mieux séduire en douces violences, rock aux origines étrangement métal et déjà un peu dissoutes dans les compositions sophistiquées, qui en conserve la force de frappe et troque sa brutalité contre une forme plus aboutie de puissance. Petit et singulier cauchemar d’intervieweur et façon involontaire de brouiller les pistes, ce sont trois Audrey, influences indé post-grunge et logiquement chant en anglais pour approcher les idoles. Des concerts fort remarqués, quelques récompenses et encouragements, de hautes marches gravies rapidement et le premier aboutissement d’un album autoproduit, très professionnellement conçu.
L’apport d’ingénieurs chevronnés au son, des conseils avisés, patience raisonnée, la liberté de ton gardée et, logiquement, la satisfaction légitime du bel ouvrage “A Frozen Moment“, instantané d’époque, évidence que trio (batterie, guitare, chant) n’oblige pas qu’au minimalisme et au dépouillement, l’oeuvre s’enrichissant de piano, de basse et d’atouts supplémentaires éparpillés au gré d’envies esthètes. Des morceaux complexes, éprouvés, qui s’affranchissent de toutes pressions (“Sick Boy“, aucun risque de reddition), s’épanouissent pleinement malgré leurs formats courts, et qui, insidieusement, s’impriment d’emblée (“Welcome To Mine” en accroche). “Run“, c’est course folle dans un château hanté, trois princesses aux pieds nus et un imaginaire de voiles, de tentures, de légèretés et d’enchantements vaporeux, des souffles qui donnent frisson. Ailleurs ce sont des impressions tenaces, la véhémence intégriste d’une Polly Jean Harvey, la fureur d’une Chan Marshall, d’une Shannon Wright des grands soirs dans ces manières rares et parfois effrayantes de tourmenter les guitares ou les claviers, étonnantes mutations d’une Audrey chanteuse, sage d’apparence, qu’on jurerait ainsi incapable de tels assauts de rages, de tels épanchements de férocité, de tels effusions par instants. Accalmies également, mais mêmes les répits (“Lullaby“) font acoustiques comme on donne le change, tension sous-jacente et urgence qu’on sent trépider sous les doigts et les cordes vocales. Détours références cabaret rock (“The Queen’s Prayer II“), Dresden Dolls voire Marilyn Manson ou Brecht version noisy, partis pris justificatifs d’une volonté artistique poussée, qui transpire dans les moindres notes, arpèges ou envolées lyriques. Multiplicités…
A l’analyse : plusieurs univers en un, émois de jeunes adultes encore nostalgiques de leurs adolescences et ambitions plus réfléchies quand confrontées à la réalité. Il y a maladresses forcément, quantités négligeables de celles qui font trop ressembler à d’autres quand les prédispositions font pourtant étinceler dans la propre et unique expression. Mais la volonté, élément déterminant et la certitude de lendemains qui (en-)chantent : il y a dans ce premier album un on-ne-sait-quoi de première pierre, de fondation sur laquelle on bâtit une œuvre, de point d’ancrage, phare vers lequel on se retournera toujours pour mesurer le chemin parcouru et de conforter des valeurs initiales et encore présentes. L’exercice déjà maîtrisé de la scène et l’assurance du progrès, le souci aussi de plaire, ici avantage plutôt que compromission regrettable…
Qualités nombreuses donc, encore, beaucoup, passionnément, on évitera à la folie mais on ne s’empêchera pas de se laisser sombrer. Après tout, c’était bien le dessein ultime des sirènes…
A practical stereotype obviously : Sheeduz is a female trio with long hair and angels smiles, almost sirens. A music made of sweet violence, once metal and now more sophisticated and ethereal, always powerful but less brutal. Three Audrey in the band (a little nightmare for interviewers), grown up with grunge music and logically singing in English. Great concerts, some rewards and encouragements, high steps quickly climbed and now… an impressive first album. “A Frozen Moment“, smart title, proof that trio (voice, guitar, drums) doesn’t always means minimalism: piano and bass, acoustic sometimes, for complex songs simply sung… “Run“: an insane pursuit in a haunted castle, three princesses with naked feet, vaporous atmosphere and stimulated imagination… “Welcome To Mine” as an obvious single, the fervour of a soft Polly Jean Harvey or of a Chan Marshall in love, subjacent tension and permanent urgency. Some cabaret rock (as if Brecht had written a noisy rock opera)… Several universes in one, an album as a solid foundation and of many passions…
Album : “A Frozen Moment” (Autoproduction)
www.sheeduz.com
www.myspace.com/sheeduzlegroupe
21/06 : Saint-Ouen, Mains d’Oeuvres
23/06 : Flémalle (Belgique), Fiesta du Rock
28/07 : Le Touquet, Festival Rock en Stock
08/09 : Raimes, Raimesfest