
Une messe avec Saint Gahan et Saint Gore
Quand Dave Gahan prend la pose, bras tendus à l’horizontale et tête jetée en arrière, crucifié, il est le Christ et sa parole est évangile. Une icône offerte, acclamée en démesure, et vénérée dévotement par les fidèles…
Entrer en Depeche Mode comme on entre en religion ? Le rapprochement est évidence, dans le vocabulaire d’abord : un précédent tour fut devotional, l’album récent joue l’ange et les chansons, en décennies successives, parlent de pêcheur, d’un Jesus personnel, de douleur et de souffrance, implicitement liée à une étrange foi… et des “God” (lequel ?) à foison ! A l’unisson, la scénographie et l’iconographie mettent le trio sur un piédestal, prêt à être loué en toutes circonstances (photos discrètement idolâtres d’Anton Corbijn), et l’histoire se fait symbolisme : longtemps Dave Gahan était le mal, mauvais garçon de noir vêtu, coupable d’excès et de luxure ; Martin Gore, en une étrange discrétion parallèle, était le bien, l’ange blanc évidemment. Las, les couleurs s’altèrent, s’alternent en se mêlant, et le rapport s’inverse peu à peu peut-être : Gahan en rédemption oublie, s’iconifie et on l’absout de ses pêchés passés, convaincu de la métamorphose salutaire ; Gore en profite pour laisser démons envahir son ego et s’affubler d’oripeaux étrangement païens… Andrew Fletcher, le troisième homme, décidemment trop dans l’ombre et tellement peu charismatique pour un homme d’espérance, restera étranger à cette étrange religiosité.
Alors, Depeche Mode en nouveau culte, il faut ainsi une messe pour canaliser tant de ferveur, une arène, un hall à défaut d’une cathédrale suffisamment vaste pour abriter une foule dévote, à l’identification facile, prête à s’enflammer pour ces musicales paroles. Le concert est envoûtant évidemment, intense en émotions et dansant ce qu’il faut pour fédérer les corps (les âmes étant déjà touchées). Brutalité d’un “John The Revelator” essentiel dans les premières minutes, lourdeur et pesanteur des sons de basses et des claviers multiples, alternance idéale et cohérente de vieilles prêches entrées dans le patrimoine culturel (“Question Of Time“, “Enjoy The Silence“, “Never Let Me Down Again“,…) et nouveaux sermons appris par cœur dès leur publication et écoutés respectueusement (“A Pain That I’m Used To“, “Precious“…). Depeche Mode est en roue libre, au sommet de son art ; une machinerie imposante qu’on préférait pourtant quand elle avait plus d’humanité, mais paradoxalement, en s’abritant autant derrière les machines et les écrans, les artistes/objets d’adoration en deviennent plus fragiles, plus vulnérables, plus humains. Et qu’importe finalement : les moments de grâce et les déclenchements de foi sont suffisamment nombreux pour qu’on pardonne tout, évidemment, dans un élan partagé de communion. A genoux donc, pour une prière singulière…
A Mass With Saint Gahan And Saint Gore
When Dave Gahan strikes a pose, arms spread to horizontal and head back-tilted, he is the Christ and his words are Gospel. An icon offered, crucified, acclaimed in disproportion and venerated with devotion by the faithful ones.
Entering in Depeche Mode like one is entering in religion? The parallel is obvious, in the vocabulary first : a former tour was devotional, the latest album plays the angel and the songs, year after year, talk about sinners, a personal Jesus, pain and suffering and so many “God” in the lyrics… a strange lyrical faith, in fact! In unison stage layout and iconography put the trio on a pedestal, ready to be praised in any circumstances (Anton Corbijn’s discreetly idolatrous photographs) and history is made in symbolism: a long time ago Gahan was the evil, very bad boy dressed in black and guilty of excess and lust, whereas Gore in a strange opposed echo was the good one, a white angle of course. Alas, colours fade, the relation slowly swaps roles: Gahan is redeeming and we forgive him for his sins, convinced by his salutary metamorphosis, while Gore takes this opportunity to let demons invade his ego and wear curious pagan rags. Andrew Fletcher, the not-at-all-charismatic third man, stays in the shade and remains foreign to this strange religiosity.
So, if Depeche Mode is a new worship, it needs a mass to channel such an amount of enthusiasm, an arena, a hall if not a sufficiently vast cathedral to shelter a devout crowd ready to ignite for these musical words. The concert is bewitching obviously, intense in emotions and federating bodies (souls being already touched): “John The Revelator” is coarse, essential in the first minutes, bass sounds are heavy and keyboards fluent in an ideal and coherent alternation of old sermons already parts of an historical heritage (“Question Of Time“, “Enjoy The Silence“, “Never Let Me Down Again“, …) and new ones already learnt by heart and listened to respectfully (“A Pain That I’m Used To“, “Precious“, …). Depeche Mode is at the top of its art, a commanding machinery that we much preferred when it had more humanity but paradoxically, while hiding behind so many machines and screens, the artists are becoming more fragile, more vulnerable, more human. And what does it matter after all ? The moments of grace and releases of faith are so numerous that all is forgiven, in a shared outburst of Communion. Bent knees, for a singular prayer…<
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