FLORIAN MONA – Les Héroïnes
De la drogue forte et puissante, de celle dont on tombe accro immédiatement. Car la musique de Florian Mona, en se plaçant d’emblée sous des auspices nobles, respectables et éminemment respectées, et en s’en montrant digne, s’impose sans laisser trop de choix que l’approbation. Incantations à la Dominique A (et son sens du texte), intonations d’Alain Bashung et esprit Serge Gainsbourg périodes Birkin/british (et sa science des rimes)… On distinguera aussi du Etienne Daho dans la retenue et une sonorité plus XX que simple resucée new wave (jusqu’à en parer la jolie valse “Plein de toi”) pour la modernité.
Du texte lettré sur fond pop rock électro avec hommage aux femmes en thématique, avec de la gueule déjà, de l’entrain, des morceaux obsédants prêts à faire date (“Chicago May”, “Je te laisse avec la nuit”) et – fait notable – pas une seule chanson faible. Classe, simplement…
Florian Mona (Hyp)
May 19, 2013 Comments Off
OLAFUR ARNALDS – For Now I’m Winter
Après l’étape hollywoodienne (la Bande Originale de Another Happy Day), le passage sur une major et toutes ses conséquences inévitables : moyens, attentes et ambitions qui prennent une autre dimension. La musique instrumentale d’Ólafur Arnalds s’enrichit d’un chanteur sur quelques morceaux et semble paradoxalement se simplifier.
On y entend toujours l’Islande : du Sigur Ros et du Hjaltalin, successivement ou à la fois. On y entend plus de compositeurs contemporains (Ryuichi Sakamoto sur “Grim”, Bardi Johannsson sur le hit “Reclaim”) et d’ébats électroniques (“This Place was a Shelter”) mais on y entend peut-être moins l’essence d’Ólafur Arnalds, son minimalisme léger et ses notes étirées…
Olafur Arnalds (Mercury Classics)
May 12, 2013 Comments Off
BRASSENS, ECHOS D’AUJOURD’HUI
Si ce n’était Georges Brassens qu’on reprenait à chaque fois, il n’y aurait aucun lien manifeste entre les contributeurs de cet hommage composite, venus d’horizons tellement différents que leur juxtaposition surprend d’emblée, choque presque, plus qu’elle ne séduit.
Assemblage qu’il faudrait ainsi décortiquer version par version, en éliminant d’abord les tentatives de modernisation qui échouent par goût douteux (Night Works, Blundetto, Yasmine Hamdan) ou absent (Herman Dune, très dispensable à cette occasion). En conservant ensuite les reprises qui donnent sourire (en mongol, en réunionnais ou par Lianne La Havas).
En louant surtout les interprétations sobres et respectueuses (mais qui n’empêchent pas l’appropriation) en espagnol ou portugais (les très jolis “Jeanne” par le Grupo Canalon de Timbiqui, “Je me suis fait tout petit” par Las Hermanas Caronni et “La Non-Demande en Mariage” par Rodrigo Amarante), en hébreu (Yaël Naïm chantant “Les Amoureux des Bancs Publics”) et en suédois (Olle Nyman reprenant “Les Philistins”).
Des curiosités donc, majoritairement, le répertoire de Brassens étant peut-être intemporel, mais sûrement pas mûr pour une déclinaison mondiale aussi hétéroclite.
May 5, 2013 Comments Off
UNIFORM MOTION – The Magic Empire
Ce qu’on avait écrit précédemment, en bien (élégance, érudition, régal des détails invisibles) comme en réserves (pop trop sage, folk trop léché), revu et confirmé sur cet Empire Magique. S’il est des fulgurances (“Crowns and Wishes”, “The Neon Nest”, “White Noise”…) et des envies de porter le projet aux nues, il est aussi des moments où les émotions s’effacent et où l’histoire de la pie, dans un monde inde-rock, laisse coi.
Une ambivalence dommageable pour un groupe dont les concepts annexes (les illustrations et visuel faits en live, l’implication du public et le co-financement des concerts et tournées, les tutoriels pour les chansons…) vaudraient plus qu’une chronique. Le site web, remarquable, explique tout cela en détails et transparence.
Il ne manquerait à ces Toulousains qu’un supplément subtil d’énergie et d’ardeur pour rallier tous nos suffrages et nos coups de cœur permanents.
Uniform Motion (Autoproduction)
April 28, 2013 Comments Off
AUFGANG – Istiklaliya
Dextérité, virtuosité – voire olympisme musical (jouer plus haut, plus fort et surtout plus vite) – et parfois insolence (sur “Vertige” tout paraît tellement facile, tellement évident, que cela en devient irritant). Les biographies en attestent, Rami Khalifé, Francesco Tristano et Aymeric Westrich maîtrisent et dominent même leurs sujets, se permettent donc le grain de folie (“Abusement Ride”, “Diego Maradona”) et s’autorisent le (faux ?) lâcher prise. Avec aisance et talent, incontestablement…
En font des tonnes aussi, au risque paradoxal de transformer Istiklaliya en une démonstration brillante mais un peu froide, à l’image de leurs concerts, dos au public, sans un regard pour lui, comme s’il ne pouvait que gêner la performance. Des morceaux taillés pour la scène et un peu engoncés sur disques, à l’opposé de leurs facilités et prédispositions respectives.
Aufgang (InFiné)
April 21, 2013 Comments Off
JULIA KENT – Character
La tentation Rachel’s (nul ne s’est vraiment remis de sa première écoute du Handwriting EP il y a vingt ans), des ambitions plus expérimentales (“Kingdom”) et une réalité plus contemporaine et apaisée pour la violoncelliste d’Antony Hegarty (et donc membre de ses Johnsons).
Dix morceaux, instrumentaux de poche qui se contentent parfois de l’immobilisme d’un lieu ou veillent à en évoquer ses moindres nuances sans brusquerie ni exagération (“Transportation”, “Flicker” ou le magnifique “Tourbillon”). On flirte avec le lyrisme d’Eleni Karaindrou et les bandes originales qu’elle a composées pour les films de Theo Angelopoulos : le ressenti aigu du paysage et les retranscriptions fidèles des émotions procurées.
Les yeux fermés, les sens ouverts, les cordes bienveillantes et envahissantes, Rachel Grimes qui aurait changé d’instrument…
Julia Kent (The Leaf Label)
April 14, 2013 Comments Off
SHOUT OUT LOUDS – Optica
Il y a trente ans, Shout Out Louds se serait appelé A-ha, aurait balancé au monde quelques tubes (élaborés, efficaces, mérités) et aurait tourné quelques années dans des stades avant de s’éteindre peu à peu et de disparaitre dans l’indifférence des masses. Et Optica aurait été leur Hunting High And Low…
Shout Out Louds (Merge Records)
April 14, 2013 Comments Off
JASON MOLINA (1973 – 2013)
What the horizon only tells to us ghosts / is that when it’s quiet in our hearts / we become the diesel / we become the smoke / we become the prairie / we become the spark / and the only song coming in on the radio.
Magnolia Electric Co. – Map Of The Falling Sky (sur l’album Josephine, 2009)
J’ai écouté la musique de Jason Molina à doses indécentes, une quasi obsession à certaines époques. J’ai cru la connaître intimement, persuadé d’avoir la clé de son œuvre. Je l’ai aussi totalement mésinterprétée quelquefois, voyant du laid là où il fallait peut-être encenser une forme de beauté particulière. L’inverse aussi…
Je ne comprends toujours pas comment un type qui semblait si ordinaire a pu faire une musique si extraordinaire. Will Oldham, Bill Callahan ou d’autres, ont une aura, un charisme trouble ; Jason Molina n’avait que sa banalité à offrir en armure. C’était une espèce de bourrin aimable ou de poète pouilleux, un musicien qui tournait dans le monde entier, mais qui restait fondamentalement un mec de Lorain, Ohio (la Steel City, la “ville de l’acier”) avec tout ce que ces origines impliquent. Sa musique, sous son nom, celui de Songs: Ohia ou de Magnolia Electric Co. incarnait différents rocks américains, ceux qu’on aime plus que de raison et ceux qui irritent un supposé bon goût.
L’artiste m’a déçu quelquefois. Non pas en raison d’albums bâclés ou indignes, d’un talent gâché ou d’une propension au dilettantisme, mais simplement parce que je n’ai pas su parfois comprendre ce qui chez lui différenciait l’artiste esthète du péquenot, le folkwriter touchant du redneck qui truffe ses paroles de références absconses au baseball… J’ai trouvé des circonstances excusables à certains de ses rocks enflés, j’ai pardonné des enregistrements précipités comme j’ai tenu (et je tiens toujours) en plus hautes estimes quelques-uns de ses disques. Ceux de Songs: Ohia en particulier.
Mi Sei Apparso Come Un Fantasma d’abord, un album presque pirate, un live, enregistré en septembre 2000 dans un bâtiment moyenâgeux de Modène devant une assemblée visiblement peu fournie, une sorte de concert de vacances. Il n’y a que huit morceaux sur le disque, trois ont des titres et cinq sont sobrement “Untitled”. C’était Jason Molina au sommet de son talent brut, délicat et puissant, sans traits forcés. C’était sa musique telle qu’elle me touche le plus, humble et magnifique…
The Lioness aussi, album enregistré à Glasgow et d’accointances brillantes et prémonitoires (Alasdair Roberts, Aidan Moffat et David Gow jouent sur le disque, bien avant que leurs carrières respectives ne prennent de l’envergure) et qui contient quelques-unes de ses plus belles chansons : “Tigress”, “Being In Love”, “Nervous Bride” ou “Coxcomb Red”.
Ghost Tropic, disque essentiel enfin, où les chansons de Jason Molina s’étalaient, où les rythmes étaient lents, les mouvements parcimonieux et où l’on pouvait presque deviner les notes à l’avance.
J’ai eu moins d’affinités avec les disques de Magnolia Electric Co., plus produits, plus carrés, plus costauds… Mais je retrouvais dans chaque album de quoi satisfaire mes nostalgies : des passages mélancoliques, du folk triste, des morceaux ralentis à la beauté noire, un spleen singulier… Et sur Josephine, “Map Of The Falling Sky”, une de ses plus belles chansons assurément, intense dans ses percussions martiales, fervente dans le chant tremblant et magnifique dans ses textes.
Etrangement, la mort de Jason Molina me touche moins que celle de Vic Chesnutt et me touchera sûrement moins que celle de Will Oldham. C’est sûrement parce que, contrairement à ces derniers, je ne l’ai jamais rencontré. Je l’ai vu deux fois en concert et j’avais été un peu déçu à chaque fois : trop désinvolte en solo, trop “guindé” en groupe. Mais je n’ai jamais pu compenser ces déceptions relatives par un entretien, un moment privilégié, un échange. Je n’ai eu de rencontre qu’avec sa musique.
Je réaliserai bientôt que c’était l’essentiel finalement et j’écouterai très certainement ses disques à doses encore plus indécentes. Comme ce soir, comme hier, comme demain…
Comme dans dix, vingt ou trente ans…
March 19, 2013 Comments Off
WONDERFLU – No End In Sight
La madeleine, cet artifice proustien pour faciliter les associations instinctives, parfois peu évidentes. Ici en l’occurrence, les souvenirs de vingt ans des fulgurances de My Soul Is Wet, l’unique album de Mutha’s Day Out, les Rage Against The Machine lycéens et provinciaux (l’Arkansas, trou du cul de l’Amérique).
Wonderflu, des parisiens au rock plutôt grunge, par similitude mais aussi par défaut d’autre qualificatif plus adéquat : trop propre pour être hardcore mais pas assez convenu pour être étiqueté pop (quoique l’on s’y projette déjà un peu… et qu’on y viendra avec l’âge, prédiction invérifiable). Depuis le précédent EP (Lota Schwager), on notera moins de Sebadoh mais plus de Dinosaur Jr., moins de Pavement et plus de Weezer : des affirmations à l’emporte pièce et des changements mineurs d’orientations dans une voie tracée à coup de voix asthmatique et de guitares jouées près du sol, le torse en avant et les bras ballants (mais pas mous pour autant !).
“Amour, gloire et larsen” selon le slogan. Pas mieux…
Wonderflu (Influenza Records)
March 18, 2013 Comments Off
GABLE – Murded
Admettre une fois pour toutes que l’on ne comprendra pas tout, que l’on ne comprendra certainement pas la même chose que son voisin, que ce qui est obscur et abscons pour l’un sera peut-être plus lumineux et intelligible pour l’autre (mais qu’il y aura aussi des moments de circonspections partagés et d’éblouissements communs).
Une fois ce postulat de base affirmé et accepté, et après plusieurs écoutes curieuses attentives puis séduites, reconnaître qu’il y a dans les expérimentations frénétiques (électro-folk-pop) de Gablé des passages mélodiques et des illuminations qui valent à elles seules bien des discographies entières (rejoignant en cela les pérégrinations pop des gallois de Gorky’s Zygotic Mynci ou celles plus électro des écossais de Bis).
En conclure qu’à défaut de pouvoir décrire précisément les émotions déstructurées produites par Murded, il faut juste louer leur radicalisme lisible et les conseiller à ceux que Animal Collective désoriente mais qui ne sont pas réfractaires à l’avant-gardisme érudit.
Gablé (Ici d’Ailleurs)
March 10, 2013 Comments Off
SHANNON WRIGHT – In Film Sound
Relire ses anciennes chroniques des disques de Shannon Wright, celles des quatre premiers albums (Flight Safety, Maps of Tacit, Perishable Goods, Dyed in the Wool) et celle de Let The Light In, il y a cinq ans (et ne même pas se demander pourquoi on a ignoré les quatre autres albums). Réécouter l’un d’entre eux, écouter aussitôt In Film Sound, le remettre et se surprendre à vouloir paraphraser, à recycler ses impressions passées. Se raviser, et puis céder.
Parce qu’il sera encore question ici de “sens du drame”, de “lyrisme brutal”, de “précieux sentiment d’urgence”, de “guitare acérée, rageuse et aux défoulements violents” et de “débauche d’émotions écorchées”... et que même si l’on voulait se persuader du contraire, il serait vain de lutter contre l’évidence : Shannon Wright excelle à refaire le même album années après années, modifiant des détails insignifiants (les titres) pour ne conserver que l’essentiel : la structure et l’intention.
On pourra donc en rater quelques-uns encore sans état d’âme et la retrouver plus tard, inchangée et fidèle à ses exigences plutôt radicales.
Shannon Wright (Vicious Circle)
March 3, 2013 Comments Off
WIDOWSPEAK – Almanac
“I know a place to go / where we can be alone / On the shores of Lake Minneswaka” (Catskills Mountains, Etat de New-York).
Décor planté : suranné, caricatural peut-être mais beau, très beau, comme dans les souvenirs de Box Of Moonlight, le film de DiCillo dans lequel John Turturro s’échappe de la ville pour retrouver les paysages de son enfance, et y fait de belles rencontres improbables et profondément marquantes.
Widowspeak aurait pu être de celles-ci, groupe de circonstance parfait : un duo mixte où la belle minaude (Hope Sandoval au niveau du coffre, dentelles blanches pour habits) et le barbu assure les arrières (cheveux longs, gilet de velours, guitares, basses et claviers), échappés peut-être d’un rock étouffé pour vivre sa version des bois, des cabanes et des territoires plus solitaires.
Les tentations urbaines encore, mais l’attrait de la campagne et la réussite du projet devraient convaincre de la pertinence d’une résidence plus bucolique.
Widowspeak (Captured Tracks Records)
February 24, 2013 Comments Off
TROPICAL POPSICLE – Dawn Of Delight
Le revival shoegaze, de récurrent, est devenu quasi permanent ; on s’en réclame désormais indépendamment des modes, des saisons et de la géographie. Ici, San Diego, sans le soleil, dans une brume qu’on imaginerait plutôt sous d’autres latitudes (l’Ecosse notamment : de Teenage Fanclub, Tropical Popsicle a retenu quelques essentielles leçons mélodiques) et avec les accents forts convaincants des faux pionniers (The Black Angels, The Pains Of Being Pure At Heart).
Premier album mais on sent déjà le groupe étriqué dans ces prismes et conventions, testant l’acoustique hypnotique (“The Omni Present Heart Shield”), abrégeant judicieusement ses morceaux pour des formats pop (et avant qu’ils ne lassent) et revendiquant des influences hors-genre, psychédéliques, et bien plus de luminosité.
Ils seront difficiles à suivre mais sûrement gratifiants à rattraper.
Tropical Popsicle (Talitres)
February 18, 2013 Comments Off
LEONORE BOULANGER – Square Ouh La La
On pense à Arlt, évidemment, à des disques oubliés (celui de Delaney, chez Lithium), à Brigitte Fontaine avant qu’elle ne devienne une caricature défoncée d’elle-même, à d’autres choses encore, sans qu’on sache les nommer précisément...
On ne pourrait pas, d’ailleurs, les références de chansons en langue allemande sur des arrangements aux sonorités orientales manquent cruellement et les instruments sur lesquels jouent Jean-Daniel Botta et Léonore Boulanger s’emploient rarement ailleurs (et pas, hélas, sur ce continent-ci).
Des morceaux en forme de comptines aussi, mais sans qu’on puisse déterminer si leur public doit être celui d’enfants innocents ou de leurs parents plus coupables.
Un disque de troubles, donc…
Léonore Boulanger (Le Saule)
Live at Clouds Hill from Clouds Hill on Vimeo.
February 10, 2013 Comments Off
ALINE – Regarde Le Ciel
Ivre, il écoutait le disque d’Aline.
Il bougeait son corps sur “Je bois et puis je danse” et il se resservait. Jusque là, ça allait encore, ça chaloupait, le rythme était kitch – tendance pop top 50 – mais ça devait faire partie d’une tendance revival très hype, sinon on n’en aurait pas autant parlé au Baron. Dans un grand moment d’ébriété et de solitude, il venait de clamer que “Les copains” était le “Apache” des années 2010.
Et puis le bad trip : “Maudit garçon”, sa mélodie et ses paroles Premiers Baisers (“Tu as mangé tout le miel / pour fuir les abeilles“…), “Deux Hirondelles”, “Il faut partir” ou “Obscène” dans la même veine… Il s’était écroulé dans le sofa, avait vomi deux ou trois fois, avant de sombrer. Au petit matin, la bouche était encore pâteuse et les oreilles souillées. Seules “Elle et moi” (mais en faisant abstraction des paroles tirées d’une mauvaise rédaction de quatrième) et “Elle m’oubliera” lui avaient fait croire, l’espace de quelques minutes, que son calvaire était terminé. Les morceaux suivants le ramenaient à la dure réalité et à sa gueule de bois carabinée.
Aline, il a crié, mais pour qu’elle parte.
Aline (Pias)
PS : Ivre, dans une bouffée de délire, il avait cru que le livret était truffé de fautes de français. A jeun, il s’était rendu compte que c’était effectivement le cas : “mais rien n’a faire“, “mordre dans sa chaire“, “sur le sol noire des enfers“, “tu fais semblant de voire“...
February 4, 2013 Comments Off
GRANVILLE – Les Voiles
Sous des armures blindées d’indie-folk-rockeurs revendiqués, battent parfois des cœurs de midinettes qui ne demandent qu’à se souvenir, avec mélancolie, de leurs dix-sept ans...
J’ai passé mon adolescence dans une petite station balnéaire de la côte normande. Dix mois à tuer chaque année avant le retour de la saison estivale et des anciens copains du club Mickey qui revenaient profiter de leurs maisons de vacances familiales et qui perpétuaient ainsi un schéma que nos parents avaient déjà connu une génération plus tôt. Les juillettistes et les aoûtiens ne se mélangeaient pas trop ; j’avais l’heur d’être un des locaux, un de ceux qui passaient les deux mois sur place et côtoyaient donc tout le monde, les estivants (les parisiens), qu’il fallait bien distinguer des autres (les touristes). Étrangement, les différences sociales – réelles pourtant – importaient peu : nous étions des amis pour l’été, les autres saisons ne comptaient guère et nos vies “extérieures” étaient mises entre parenthèses. Nous étions des gosses de riches et des enfants de prolos, des privilégiés et des illusionnés, mais nous ne le voyions pas encore, cela éclaterait plus tard… Pendant quelques semaines, nous partagions simplement une géographie commune à 180°, avec la Manche pour horizon.
Les journées se succédaient et se ressemblaient toutes : les grasses matinées, le tennis, la plage, la terrasse du Coq Hardi, les parties de tarot, le volley, les feux de camps sur les falaises et les nuits blanches. Et les flirts, évidemment. Les premiers amours adolescents, les baisers volés ou bien dus, les couples éphémères et ceux qui se reformaient chaque année, les ruptures et les retrouvailles, les grands bonheurs et les drames oubliés dès la rentrée venue…
Les Voiles aurait pu être la bande son de ces années-là.
On organisait nos boums dans granges ou les garages, avec les moyens du bord et l’appréhension des premiers rendez-vous. Il y avait la fille à la “Robe Rouge”, jolie mais un peu embarrassée quand elle dansait, maladroite et qui rougissait pour un rien. Il y avait celle de “Nancy Sinatra”, qui se souviendrait toute sa vie de cet été là (“Bang Bang / c’était toi, c’était moi / et les tâches de sang / incrustées sur la robe de mes dix-sept ans“). Il y avait celle qui ne voulait pas danser “Le Slow”, l’intellectuelle de la bande, celle avec laquelle on aurait été un peu gêné d’être vu, mais qui, dix ans plus tard, révélée et éblouissante, deviendra notre plus beau regret. Il y avait aussi la fille amoureuse de “Polaroïd”, la romantique qui, à l’automne embrasserait tristement les photos de son premier grand amour d’été.
C’était peut-être la même jeune fille, finalement… Celle qu’on a aimée, comme sur “Corps Perdus” (“et on laisse aller nos corps/corps perdus sur le rivage“) pendant des heures, allongés sur les galets, un bel après-midi.
Les Voiles, douze chansons et presque autant de souvenirs bons à se remémorer, même s’il faut faire le deuil de sa jeunesse un jour : la nostalgie des rêves d’ “Adolescent” (“Et quand on aura vingt ans, on sera chanteurs“) et des réalités des “Jeans Troués” (“C’était le temps des regrets, de l’amour et des jeans troués“), de la plage et des étés passés.
Les Voiles, ainsi presque un concept album avec ses morceaux pop et ses chansons de bal idéales, ses guitares et batteries un peu assourdies, sa chanteuse un peu gauche et sa façon étrange de bouffer souvent les mots, ses rimes trop empruntées, ses textes alambiqués et ses faux rythmes de valses qui se voudraient morceaux punks. De la pop qui se laisse aller à la facilité, qui fait son tube (“Jersey” : “Mon Hawaï à moi, cette île que j’aperçois de la plage de Granville“) et se vautre parfois dans la caricature (“Tic Boum”) ou l’excès (“Macadam”, beaucoup trop Niagara… ou le morceau éponyme, anecdotique). Mais le tout assumé avec un certain panache, ou courage.
A dix-sept ans, j’aurais détesté ou adoré Granville, pas de demi-mesure possible, il aurait fallu choisir son camp, anachronique : celui qui n’aurait vu qu’une infâme collusion BB Brunes/Cœur de Pirate, ou celui qui y aurait retrouvé de belles sensations entendues ailleurs (les variations de Diabologum sur Le Goût Du Jour, la pop polie de Melon Galia...).
J’aurais peut-être hésité – comme lorsque j’écoute aujourd’hui la “sensation” Aline – entre l’indifférence totale (et le mépris presque) et la fascination certaine. J’aurais sûrement choisi le parti des plus sensibles.
Il est des nostalgies qu’il faut savoir entretenir précieusement, même si elles servent peu.
Granville – Les Voiles, sortie le 4 février chez EastWest/Warner
Photos de Granville par Diane Sagnier
January 30, 2013 Comments Off


